Joe Biden, déjà pressé par le temps pour réformer l'économie américaine
 

This column was first published in L'Express on 8 September 2021.

En apparence, le retrait chaotique des troupes américaines d'Afghanistan porte un coup d'arrêt à la feuille de route de Joe Biden. Depuis la prise de Kaboul par les talibans le 15 août, la Maison-Blanche essuie les critiques des élus républicains, de pays alliés, et de nombreux médias. Pourtant, les politiques économiques lancées par le président américain vont vraisemblablement se poursuivre et même s'accélérer. Si moins de huit mois se sont écoulés depuis sa prise de pouvoir, il sait en effet que son temps est compté.

Dès son investiture, Biden s'est employé à réinsérer les Etats-Unis dans la coopération internationale : il a réintégré son pays dans l'accord de Paris sur le climat, puis oeuvré à un large accord sur la taxation des multinationales. Mais la priorité était de répondre à la crise économique et sanitaire causée par le Covid-19. Un stimulus adopté en mars avait pour objectif principal de relancer la demande en venant en aide aux ménages les plus affectés par la crise. Déjà, les sommes engagées avaient fait débat : alors même que le stimulus s'ajoutait à deux plans antérieurs de 1 700 et 900 milliards de dollars, son montant record de 1 900 milliards, soit 9 % du PIB des Etats-Unis, était plus de 2 fois supérieur au stimulus adopté par Obama en réponse à la crise de 2008.

Frapper encore plus fort

Deux projets de loi complémentaires sont aujourd'hui en discussion, pour des montants encore plus impressionnants : un plan d'infrastructures de 600 milliards de dollars, sur lequel un accord bipartisan a été obtenu au Sénat début août, et un plan de programmes sociaux à pas moins de 3 500 milliards de dollars ! Pourquoi frapper si fort et si vite, alors que la dette souveraine américaine a déjà bondi de 108 % du PIB début 2020 à 125 % aujourd'hui ?

Economiquement, le risque d'une surchauffe américaine reste limité à court terme, même si l'inflation a dépassé la cible de 2 %. La flambée de la pandémie due au variant Delta retarde la reprise de l'activité économique normale et freine déjà la consommation des ménages. En outre, les dépenses publiques envisagées seraient financées en partie sans creuser le déficit, par des augmentations d'impôts sur les entreprises et les salariés à hauts revenus.

De fait, le coût de la dette reste faible. Le président de la Banque centrale, Jerome Powell, a annoncé le 27 août son intention de maintenir le taux directeur à son niveau actuel de 0,25 %. Si Powell a aussi indiqué que la Fed pourrait réduire son achat de bons du Trésor, l'appétit des investisseurs étrangers pour cette valeur refuge devrait rester suffisant pour permettre à l'Etat de continuer à s'endetter à bas prix.

Si le stimulus de mars visait à la reprise de la croissance à court terme, les deux lois discutées aujourd'hui s'attaquent à des carences de long terme de l'économie américaine. D'abord, Biden souhaite rénover les infrastructures, souvent obsolètes, en investissant massivement dans les routes, ponts, aéroports et voies ferrées, ce qui devrait durablement augmenter la compétitivité du pays. Ensuite, le programme social vise à corriger le creusement des inégalités des quarante dernières années par une longue liste de dispositifs, du financement de l'école maternelle universelle à l'extension de l'assurance-santé publique et la construction de logements sociaux.

Le tic-tac de l'horloge politique

Politiquement, Joe Biden sait qu'il ne lui reste probablement qu'un an environ pour mettre en oeuvre son programme. En novembre 2022, un tiers du Sénat et l'intégralité de la Chambre des représentants seront renouvelés. Le parti du président au pouvoir a perdu des sièges lors de 17 des 19 élections de mi-mandat depuis 1945. Or la position de Biden est fragile, avec seulement 50 élus sur 100 au Sénat, et 220 sur 435 à la Chambre. Aujourd'hui, ces courtes majorités permettent à des groupes d'élus démocrates de monnayer chèrement leurs voix. Demain, si les démocrates perdent l'une ou l'autre chambre, la polarisation partisane record dans le pays risque d'empêcher tout accord politique significatif avec les républicains. Obama en a fait l'expérience : sa réforme de l'assurance-santé a été adoptée alors que les démocrates contrôlaient la Chambre et le Sénat. Pendant les six dernières années de sa présidence, en revanche, il a dû composer avec une Chambre républicaine et se contenter de réformes moins ambitieuses. Biden, son vice-président d'alors, a retenu la leçon.