L'Amérique et la grande peur inflationniste

This column was first published in L'Express on 4 October 2021.

Aux Etats-Unis, le taux d'inflation, indicateur rébarbatif s'il en est, déchaîne aujourd'hui les passions. Naviguant autour de la barre des 2% environ depuis des années, l'augmentation annuelle des prix excède désormais les 5% depuis quelques mois. Rien de très sensationnel en apparence. Pourtant, et alors que l'économie américaine reste empêtrée dans la pandémie, de nouvelles voix s'élèvent chaque jour pour réclamer un durcissement de politique économique.

Larry Summers, bien qu'éminent démocrate, secrétaire au Trésor sous Clinton, et ancien conseiller économique d'Obama, mène la charge. Il a d'abord condamné le stimulus Biden de 1900 milliards de dollars, jugé excessif, et dénonce aujourd'hui la politique monétaire de la Banque centrale (Fed), trop laxiste à ses yeux.

Un "remake" des années 1970

Les partisans d'un durcissement ont raison sur un point : il faut remonter aux années 1970 pour observer une telle valse des étiquettes. A l'époque, les chocs pétroliers avaient enclenché une spirale inflationniste où les hausses de salaires répondaient aux hausses de prix, et l'inflation avait grimpé jusqu'à 15%. Pour casser ce cycle infernal, Paul Volcker, président de la Banque centrale américaine à l'époque, avait hissé les taux d'intérêt à 19% en 1981, un record absolu. Privant l'économie de liquidités, cette décision avait certes stoppé net l'inflation, mais elle avait surtout plongé l'économie américaine dans une des récessions les plus sévères de son histoire et fait bondir le chômage à près de 11%.

Summers et d'autres avec lui craignent la répétition de ce scénario catastrophe. Si la dérive persiste, pensent-ils, les entreprises et les ménages risquent d'entrer dans une boucle folle d'anticipations dévastatrices. Redoutant de voir les tarifs s'enflammer, les salariés exigeront des rémunérations plus élevées. Et s'ils anticipent une hausse des salaires, les patrons augmenteront leurs prix de vente. Bref, l'inflation s'auto-entretiendra. Avec, en bout de chaîne, une banque centrale condamnée à devoir adopter des mesures aussi dévastatrices qu'en 1981 si elle ne remet pas rapidement le diable de l'inflation dans sa boîte.

Des craintes surestimées

On est loin cependant du scénario catastrophe des seventies. Contrairement à cette époque, la hausse des prix actuelle s'explique par des facteurs passagers. Privés de restaurants et de sorties pendant le confinement, les Américains se sont rattrapés lorsque les restrictions ont été levées, provoquant une augmentation temporaire de la demande. Surtout, la pandémie a désorganisé les réseaux de distribution mondiaux, réduisant l'offre de certains produits. Après les ruptures de stock de pâtes et lingettes désinfectantes qui ont marqué les premiers mois de l'épidémie, certaines denrées alimentaires et appareils électroniques ont tout bonnement disparu des étalages.

Mais ces problèmes se dissiperont lorsque les chaînes d'approvisionnement se seront adaptées au monde d'après. Les indicateurs dont on dispose sur les anticipations d'inflation restent également rassurants : les taux d'intérêt sur la dette de long terme, qui reflètent les anticipations des investisseurs, demeurent faibles, et la hausse des salaires modérée.

Gare aux erreurs de pilotage

Un durcissement de la politique monétaire semble donc prématuré, d'autant qu'il aurait des effets négatifs bien réels. Le taux de chômage reste aujourd'hui plus élevé qu'avant la crise et les consommateurs sont peu confiants. Dans ce contexte de forte incertitude, une hausse des taux d'intérêt pourrait ralentir l'activité et dégrader les anticipations... de croissance, cette fois. Or, là aussi, les anticipations influencent le présent : les employés qui craignent de perdre leur travail demain réduiront leur consommation dès aujourd'hui. En voulant prévenir une spirale inflationniste dont il n'existe pour l'instant aucun signe clair, la Fed risquerait fort de provoquer une croissance molle.

Jerome Powell, son président, a pour l'instant résisté aux pressions. Le 22 septembre, il a certes annoncé qu'il ralentirait l'achat de bons du Trésor, mais il a aussi laissé entendre que le taux directeur, bloqué à zéro depuis octobre 2020, ne serait pas relevé avant au moins un an. Deux semaines auparavant, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, avait fait des annonces presque identiques. La tolérance d'une inflation modérée temporaire par les deux institutions est une conversion appréciable. Mais cette ligne ne pourra résister aux critiques internes qu'aussi longtemps qu'elle sera suivie des deux côtés de l'Atlantique.