Joe Biden détient-il (vraiment) la clef du changement climatique ?

This column is joint with Boris Vallée. It was first published in L'Express on 1 November 2021.

Aller plus loin et plus vite. Les près de 200 délégations présentes à Glasgow depuis dimanche pour la 26e Conférence des parties sur le changement climatique sont appelées à étendre les engagements pris par leur pays en 2015, lors de la conférence de Paris. Plus que toutes les autres, les annonces faites par les Etats-Unis seront au coeur des débats : depuis l'élection de Donald Trump, la première puissance économique mondiale était le grand absent des conférences annuelles sur le climat. Mais, pour résoudre l'équation du changement climatique, il y a aujourd'hui sans doute davantage à attendre de l'industrie américaine que du gouvernement.

En 2015, des tractations préliminaires entre le président chinois Xi Jinping et son homologue américain Barack Obama avaient favorisé l'émergence d'un accord international historique. Chacun des deux géants avait consenti à réduire ses émissions de gaz à effet de serre parce que l'autre s'y engageait également. Le talent des diplomates français aidant, le monde avait suivi. Aujourd'hui, on ne compte plus les sujets de discorde entre la Chine et les Etats-Unis, et leur co-leadership sur la question du climat semble bien loin.

La politique intérieure américaine ne donne pas plus de raisons d'être optimiste. En apparence, les planètes sont alignées pour que les démocrates mettent en oeuvre une politique environnementale ambitieuse, puisqu'ils contrôlent à la fois la présidence, la Chambre, et le Sénat. Pourtant, les élus de la majorité n'en finissent pas de se disputer sur les contours du vaste plan de dépenses "Build Back Better" de Biden. Joe Manchin, sénateur de la Virginie de l'Ouest, a ainsi récemment obtenu la suppression d'un programme destiné à promouvoir l'adoption d'énergies propres par les centrales électriques. Ce dispositif risquait en effet d'affaiblir le secteur du charbon, très puissant dans son Etat, et dans lequel il a lui-même investi. Au-delà des désaccords au sein de la majorité, un fossé sépare les démocrates des républicains, dont beaucoup parmi ces derniers refusent d'admettre l'existence même du réchauffement climatique. Or, ces derniers ont de solides chances de reprendre le Sénat ou la Chambre dès les élections de mi-mandat de 2022...

Les sources d'espoir sont donc plutôt à chercher du côté de l'économie américaine, qui reste la plus innovante au monde. Tandis que Trump s'employait à détricoter les lois environnementales de ses prédécesseurs, les ventes de Tesla explosaient et la R&D sur l'éolien s'intensifiait. Après une diminution de 70 % en dix ans, le coût de cette énergie est désormais nettement inférieur à celui des énergies fossiles. Chaque baisse de prix augmente la demande, ce qui stimule des innovations, et réduit encore un peu plus les coûts. Rien n'illustre mieux ce cercle vertueux que la croissance constante de la taille des éoliennes et celle, plus que proportionnelle, de l'électricité qu'elles génèrent. Les éoliennes Haliade-X de General Electric, qui sont actuellement installées au large des côtes de la Nouvelle-Angleterre, font 260 mètres de haut. Or ces progrès profitent au monde entier : les technologies qui réduisent les émissions n'ont, comme elles, pas de frontières.

Reste la question du tempo. Les élus américains n'accepteront d'adopter des mesures réellement coûteuses qu'une fois contraints par leurs électeurs, et les entreprises n'accéléreront la transition énergétique que forcées par leurs consommateurs, salariés, et financeurs. Aujourd'hui, un nombre croissant de banques et de fonds - surtout européens - désinvestissent les énergies fossiles. En rejoignant cette révolution, les fonds américains, à l'empreinte planétaire, la rendraient globale. La prise en compte de l'environnement dans leurs choix d'investissements pourrait certes donner lieu à des batailles légales, puisqu'elle dérogerait à l'obligation fiduciaire de servir les seuls intérêts des actionnaires. Mais le chemin à parcourir avant que les électeurs n'exigent des politiques à la hauteur de l'enjeu semble encore plus long : en dépit du nombre croissant de catastrophes climatiques, seuls 4 % des Américains considèrent que l'environnement est le problème le plus important, loin derrière le Covid, l'économie, l'immigration, ou le racisme. Plus qu'inquiétant alors que, d'après l'ONU, les engagements de réduction d'émissions de gaz à effet de serre devraient être plus de 7 fois plus ambitieux pour espérer limiter le réchauffement à + 1,5 °C, et s'éviter un scénario catastrophe.